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Comment le dire… (n°1) - L'Europe, civilisation morte ?

L’intense sentiment de notre déclin comme finitude n’est évidemment pas nouveau, que l’on écoute dès le début du XXe siècle Paul Valéry affirmant que nos civilisations, loin d’être vivantes pour toujours, sont en réalité « mortelles », ce que confirme dans son cheminement connexe le philosophe Hans Jonas après l’apocalypse nucléaire. On sait aussi que les « Antimodernes » ou « Anti-Lumières », bien plus ancrés dans le temps long que ce qu’on peut observer du côté de M. Bock-Côté, émergent avec ce même mouvement, ces Lumières, un pan indispensable de « l’âge adulte » de la civilisation européenne.

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Franck JACQUET

1/1/20266 min lire

L’intense sentiment de notre déclin comme finitude n’est évidemment pas nouveau, que l’on écoute dès le début du XXe siècle Paul Valéry affirmant que nos civilisations, loin d’être vivantes pour toujours, sont en réalité « mortelles », ce que confirme dans son cheminement connexe le philosophe Hans Jonas après l’apocalypse nucléaire. On sait aussi que les « Antimodernes » ou « Anti-Lumières », bien plus ancrés dans le temps long que ce qu’on peut observer du côté de M. Bock-Côté, émergent avec ce même mouvement, ces Lumières, un pan indispensable de « l’âge adulte » de la civilisation européenne.

Or, pour la première fois d’une manière très éclatante, claire, directe et sans détour, l’Amérique trumpiste nous affirme notre achèvement : non pas un acmé, mais un point final. Je fais référence ici à la fameuse NSS, soit la doctrine officielle du Département d’État, publiée à la mi-décembre 2025. Bien des prémisses se sont accumulés sur notre vieux complexe culturel, intellectuel et matériel, puisque comme Fernand Braudel, beaucoup nous ont rappelé que la culture se traduit concrètement dans les modes de vie, de consommation, les déplacements du quotidien jusqu’aux réseaux spirituels et symboliques qui font notre vision du monde. N’oublions pas de même que, comme il a été mentionné plus haut, des Européens eux-mêmes ont pu formuler ou propulser des corps intellectuels et idéologiques destinés à faire pièce à cette civilisation européenne, foyer de l’occidentale si on adopte des lunettes kantiennes ou même huntingtoniennes (souffrons ces paradoxes à résoudre pour d’autres moments !).

Dans ce brouhaha, un point focal réside sans doute en cela : comment juger une civilisation vivante… ou au-delà du déclin, parvenue à un stade terminal ?

MAGA contre AF ?

D’un brouhaha il s’agit bien ! Laissons pour le moment les attaques aussi classiques qu’anciennes ou « attendues » à l’encontre d’un continent européen qui, par exemple, du quart de la population mondiale il y a moins de 150 ans peut sembler désormais tel un fief claquemuré gardé par un 4e âge toujours plus prégnant démographiquement…

Les attaques relèvent d’un même direct (une punch line ?) et ce sur des registres en fait plus divers que ceux sur lesquels l’Europe s’est souvent elle-même imposée comme « centre civilisateur » et en cela porteur d’une vie spirituelle (sinon religieuse !) dans comme hors d’elle-même ! Le système international est notamment très présent ici : « Parmi les problèmes plus importants auxquels l’Europe est confrontée, citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux »… (NSS). On pourrait citer bien des passages de ces ensemble de près de 30 pages mais à y prendre du recul, tout rejoint un ensemble d’axiomes assez simples : une « civilisation » = un État ou une puissance tutélaire (les acteurs secondaires comptent peu dans cette boucherie globale) = une unité d’action, c’est-à-dire de commandement (prenons ce pauvre Congrès, éclipsé avec cette aventure vénézuélienne) = le refus de toute médiation, de tout recul critique, de toute échelonnage de degrés de lecture… (y compris du point de vue de l’histoire, des régimes d’historicité). Et le tout vaut dans un seul but : la volonté de puissance.

Tous ces critères sont l’exact antithèse de l’Europe telle qu’Union européenne ! La conclusion sera donc rapide : proclamer la construction européenne et les coopérations qu’elles engendrent sont, dans cette optique, un cheminement direct vers le déclin et par là, la mort.

Mais à bien y regarder, derrière l’idée d’une fin de vie de la civilisation européenne, la cohorte administrative et politique dionysiaque autant que puritaine trumpiste cherche à réunir ce qui ne peut l’être et, in fine, on perçoit bien rapidement ce qui sépare cet agrégat anti-élites devenu porteur d’une technocratie incarnée par la principale conseillère du Tycoon des Greens ! De prime abord, aucune difficulté ne se perçoit clairement quand il s’agit de ripoliner la doctrine Monroe, datée des années 1820 et qui proclame pour simplifier « l’Amérique aux Américains », dans un grand élan fédérateur qui peut réunir au-delà des US eux-mêmes pour expulser ce qu’il reste de colonisation ibérique, et pour rejeter Français et Anglais notamment qui n’ont de cesse que de créer des problèmes pour justifier des interventions jusqu’à engendrer une « Guerre des petits pains » entre Mexique et France orléaniste ! Mais même ici, des problèmes apparaissent par le texte, que tous n’apprécient pas de la même manière pour mettre à bas la « vieille Europe » : que faire du Groënland ?

Des mythes fondateurs de la nation américaine (E. Marienstras) aux prises de positions du vice-Président Vance comme au néologisme « Donroe », derrière l’idée d’écart vis-à-vis du Vieux Continent, les objectifs sont bien éloignés ; classons rapidement ces tribus (l’idée de groupes civilisés, organisés… est peut-être un peu exagérée quand on cherche à les étudier plus précisément !?) :

- Les MAGA, sont d’abord l’agrégat de tous ceux qui soutiennent D. Trump depuis plus d’une décennie désormais, ayant fleuri sur le tas déliquescent et pourtant autrefois porteur du Tea Party.

- Sur un plan électoral, progressivement, les MAGA sont de plus en plus ceux qui correspondent à une classe moyenne inférieure, à des groupes perdants de la mondialisation récente qui cherchent, jusque dans la reprise même de cet acronyme issu de la période reaganienne, un rappel de puissance pur et simple des Etats-Unis.

- Les America first qui émergent peu à peu depuis le milieu de l’année 2025 clairement ne s’empêchent pas la critique du Président qui intervient tant à l’étranger. Ils sont sans aucun doute ceux qui pensent le plus étroitement du monde le système d’axiomes évoqué ci-dessus. Ils sont donc plus ou moins totalement bercés par un isolationnisme sectaire.

- Au sein des AF, un courant se structure de plus en plus, notamment sur le recul relatif de l’Heritage Foundation, et avec comme figure de proue le Vice-Président. Le christianisme (étroit et bien opposé à celui de Léon XIV, beau match en perspective ?) est la force motrice à la fois du renouveau de la puissance américaine, de sa droite filiation historique excluant les dissidences (de nouveaux dissenters ?) de tous types (LGBTQI…, afro-américains…) et de sa projection vers l’extérieur pour le dominer.

Ces quelques classifications n’ont pas pour but l’exhaustivité (les groupes les plus radicaux sont évidemment à considérer) ni la complétude (ces tribus se jaugent, s’évaluent et se sédimentent peu à peu dans une société américaine de moins en moins « liquide » (Z. Bauman) : elles mettent en avant que derrière un pacte sans doute inconscient, les clans peuvent à tout moment se rompre et s’opposer y compris avec une violence politique que la société étatsunienne ne cesse d’user. Dès lors, la mort du corpus civilisationnel européen ne peut-elle pas être plus considérée comme un souhait, un jugement, une finalité que comme une réalité observée sinon un minimum reposant sur une certaine objectivité ?

Juger de la mortalité de l’Europe

Dès lors, juger ne peut, dans la perspective des débateurs, être assimilé à une démarche mesurée, éthique et progressive en ce qu’elle se détache de ce qu’on considère être un jugement depuis l’Aquinate : il s’agit d’une faculté de réflexion pour se positionner, en partant d’un point d’appui conscient, en argumentant à charge comme à décharge… C’est à la fois justement l’un des sommets de la pensée européenne et l’un des prédicats qui fait forcément défaut à tous ceux qui réduisent notre lexique comme notre pensée pour valoriser les passions (notamment les passions tristes). Juger est un moment du raisonnement, extrêmement rarement un moment qui suspend le Monde et ses acteurs. C’est une étape dans un questionnement tenant compte d’un contexte, de circonstances (comme dans une Cour de justice !) qui n’est pas un absolu et une donnée intangible. Ceci est d’autant plus vrai que l’Europe, cette civilisation de faiblesse, a su fonder l’État de droit, qui connaît certes ses apories, mais qui est une donnée juridique, éthique, philosophique et politique à même d’autoriser de re-juger ou du moins de vérifier le jugement d’un échelon juridique (on évoque ici la possibilité des QPC comme de la CEDJ, d’un Conseil d’État…).

Sans même évoquer précisément les dynamiques ou les thèmes de « grand remplacement », des frontières et des « zones d’influence » ou même de relocalisation dans la géoéconomie globale, on voit à quel point le NSS sur lequel s’appuie la politique étrangère américaine est à l’aune de 2026 non pas un jalon clé et solide pour comprendre les décisions du moment, mais plutôt un discours largement aussi désarticulé que semble l’être la personne même logeant (parfois) à la Maison Blanche. Proclamer la mort d’une civilisation, particulièrement d’une civilisation européenne protéiforme et à la corporéité complexe et multi-facettes est un a priori, un souhait, un cliché plus qu’un jugement au sens plein du terme… quand bien même les représentants de la république impériale étatsunienne d’aujourd’hui chercheraient à nous inculquer cette manière de penser.

Mots clés : CC, QC, jugement, vivant, corps, science po, relations internationales, philosophie, éthique…